Toulon Seventies
- Nathalie Riera

- 28 févr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 8 mars

Un atelier itinérant, dans la ville de Toulon, octobre 2018.
Ce texte en est issu, où les noms de lieux, de personnes et de toponymes sont des balises de mémoire, qui tracent un trajet, un itinéraire personnel, chaque mention étant associée à un détail sensible ou un souvenir précis.
L’effet recherché : mettre en lumière les lieux et les sujets de mon propre espace autobiographique.
À la domination romaine, elle portait le nom de Telo Martius, à l’époque les romains venaient dans son petit port pour pêcher le murex et en extraire sa pourpre. Au 18e et 19e siècle, on l’appelait la « ville des fontaines ». Les fontaines-abreuvoirs, allée Courbet et place Fulcran Suchet, les fontaines-lavoirs, place Victor Sénès et place Vincent Raspail, la fontaine de forme bulbaire, place du Vieux Palais, la fontaine sans bassin et en forme de tambourin, place Louis Blanc... mais la fine fleur de sa notoriété, c’est sa base navale (la Corderie Royale) mise en œuvre par Colbert, et puis sa rade légendaire sur 1500 ha avec ses vaisseaux de la Marine de guerre, son porte-avions Charles de Gaulle, ses immeubles de la frontale du port, construits par Jean de Mailly au tout début des années 50, la statue du Génie de la Navigation, toute de bronze sur son piédestal de marbre blanc, érigée face à la mer, sur le Quai Cronstradt.
Quartier Bon Rencontre au milieu des années 1970, premier quartier de jeunesse, premiers enseignements de la vie en HLM (les immeubles HBM c’était juste avant la guerre, jusqu’en 1950, c’est comme ça qu’on les appelait les habitations à bon marché). HLM de la tour MISSIESSY, montée sur 13 étages, sise avenue des Fusiliers Marins, par où rejoindre l’Arsenal et la Porte Malbousquet, anciennement Porte Gambin, à l’entrée ouest de Toulon, sur les zones non aedificandi des remparts de l’Arsenal. Bon Rencontre, ce n’est pas la ZUP, ce n’est pas la ZAC… quartier plutôt résidentiel et commerçant, très vivant, à deux pas de l’Avenue Aristide Briand.
Me souviens au rond-point Bon Rencontre de l’épicerie Le Bon Lait avec son store rayé bleu et blanc et, à l’intérieur, ses murs aux petits carreaux de faïence blancs. On y trouvait des bouteilles de lait et des pots de yaourt en verre, puis les grosses mottes de beurre avec son fil à couper. L’enseigne aurait survécu, on peut encore la retrouver à Lansargues, dans l’Hérault.
Me souviens aussi de la brasserie à l’angle des Fusiliers Marins, et du Bar du Monaco, dont la clientèle avait l’air d’avoir mis les pieds dans le margouillis ; à vue d’œil, ça flairait les rosseries et les entourloupes.
L’école élémentaire Malbousquet à deux pas du foyer familial… Quitter l’avenue des Fusiliers Marins et s’acheminer vers le bien nommé Pont du Las : pour s’y rendre, à pied ou en motocyclette, longer le boulodrome de la Place d’Espagne, ou Colonel Bonnier, qui s’égayait l’été avec ses orchestres de bal populaire et ses manèges d’autos-tamponneuses… ses échoppes le long de l’avenue du XVe Corps, son marché du samedi, Place Martin-Bidouré, face à l’église paroissiale Saint-Joseph… et mes premiers émois en musique, le disco, la soul, et la Pop et le funk, avant le NO FUTUR Punk et les premiers rocks alternatifs (« Message in a Bottle » « Walking On The Moon » du groupe Police), et les psychédéliques Pink Floyd, puis le best des best, Bob Marley, « No Woman No Cry »… Mes premières vocalises avec « Babooshka », chanté à tue-tête dans la cour du collège, célèbre tube de celle qu’on surnommait « La Sorcière du son » ou « La Reine de l’Art-Pop », l’incontournable Kate Bush !… C’était la grande époque des disquaires et leurs bacs remplis de vinyles 33 T et 45 T et des tourne-disques avec pointes en saphir ou en diamant !
Les années de collège à Pierre-Puget, rue Félix Mayol, à quelques pas du Pont du Las… Les copines régulières : Corinne, Laurence, Pascale, et Carole… et les bons copains : Denis, Thierry et Mohamed. La famille Bastide au premier étage, l’odeur de la soupe qui remontait jusqu’au deuxième. Tous les 21 juin, la fête de la Saint- Jean et ses feux de joie sous les éclats tonitruants des pétards, derrière l’immeuble Missiessy. Bien plus fun et plus bon enfant que la guerre des œufs et de la farine au lycée, le Mardi Gras.
Toulon et son port de guerre, le plus grand port militaire d’Europe. Toulon et sa basse-ville à deux pas du port, les bas-fonds du Petit Chicago avec ses hôtels de passe et ses bars à marins, le quartier de la Visitation (aussi appelé « Quartier réservé ») qui s’étendait entre la rue des Remparts et la rue Vincent Courdouan, puis la bien nommée place du Pavé d’Amour, dont Jean Aicard donnera le titre à son célèbre roman « Le pavé d’amour » paru en 1892.
Toulon et ses loisirs : remonter vers la haute-ville, Place de la Liberté avec sa grande fontaine de la Fédération, les salles de cinéma L’Ariel et Le Raimu, rue François-Fabié, et Le Gaumont Palace au rez-de-chaussée du Grand Hôtel qui deviendra plus tard Le Théâtre Liberté des frères Berling… Le cinéma en famille, à chaque entracte, la vendeuse avec son panier pendu autour du cou, qui déclamait : « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolats… ». Les mini-berlingots Neslté, les sucettes Chupa, les Smarties, les Treets (appelés aujourd’hui M&M’S), le chocolat Poulain, le chewing-gum tutti frutti de Monsieur Malabar, les Carambars, les bombons Vichy, La Pie qui Chante Michoko… Et vive les caries !
Toulon et ses magasins : l’imposante enseigne Aux Dames de France (ou le « Palais Paris-France ») se déployait sur deux étages, avec sa façade sur trois rues, Boulevard de Strasbourg (reconnu pour son bâti style haussmannien), puis à l’angle des rues Bertholet et Henri Pastoureau. Plus tard, Aux Dames de France laissera place aux Galeries Lafayette. Tout près, L’enseigne Bouchara faisait le bonheur des couturières et des stylistes, avec ses grands étalages de rouleaux de « tissus au kilomètre » à la devanture du magasin.
Toulon arpentée en long et en large, son centre et ses faubourgs, le plus souvent à pied : Place Noël Blache, le quartier piéton de la Place Pierre Puget avec son grand bassin circulaire décoré de trois dauphins entrelacés, juste en face de la brasserie historique Le Chantilly (qui a encore gardé de sa superbe, banquettes de velours vert et stuc d’antan), Rue d’Alger (après avoir été plusieurs fois rebaptisée « rue des vieux fossés » ou « rue des chaudronniers », et avant qu’elle ne connaisse la désertification de ses commerces suite à l’ouverture du Centre Mayol en 1992), Cours Lafayette (et son célèbre marché où l’on pouvait se procurer cade et chichi frégi (la cade toulonnaise, à ne pas confondre avec la socca niçoise), Place d’Armes (l’une des plus grandes places de la ville), Porte d’Italie (parmi les monuments historiques), Stade Mayol (qui porte le nom du chanteur toulonnais Félix Mayol), Port Marchand et sa piscine olympique au bord de la rade, et son unique immeuble de standing « La Tour d’Ivoire »… Puis, la zone résidentielle du quartier du Mourillon, ses plages et son Fort Saint-Louis, et le Cap brun à l’ubac du mont de la Batterie…
La devise de Toulon ? "Concordia parva crescunt" : "Par la concorde les petites choses deviennent grandes".
Toulon Seventies, je ne t’ai jamais quitté.
© Nathalie Riera
© Photographies : Nathalie Riera
Ecrire sur une ville s'apparente à l'acte de traduire un livre.
Quiconque traduit sait que la lecture et la traduction sont deux activités tout à fait distinctes. Si intense et profonde que soit la lecture, le territoire d'un texte qu'elle nous permet d'atteindre est entièrement différent de celui auquel on accède en traduisant. Dès lors que l'on commence à traduire la première page d'un livre, il nous révèle un nouveau visage, de la même manière que, dès le moment où l'on se met à écrire sur un lieu, on tisse avec lui un tout autre lien.
Or, de même qu'il est impossible de décrire ce que l'on ne peut percevoir qu'à travers la traduction, il est difficile d'expliquer exactement ce qui s'opère lorsque l'on décide d'écrire sur une ville, quelle qu'elle soit. Notre regard change si radicalement que l'on a presque l'impression de se retrouver ailleurs.
Venise, millefleurs, Ryoko Sekiguchi, P.O.L., 2026






























































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