Lettre de Gênes, à Edoardo Sanguineti
- Nathalie Riera

- 14 janv.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 mars
Que chaque voyageur parte donc à l’aventure, et construise sa propre Gênes végétale et panoramique, dans les interstices du tissu urbain.
[Edoardo Sanguineti]
- Jour 1 -
Cher Edoardo,
Mes premiers pas à Gênes. J’aurais pu commencer autrement, mais c’est par cette formule presque convenue que j’ouvre cette lettre, dont j’ignore encore la trajectoire, sinon qu’elle t’est adressée. À toi qui n’es plus là. À toi que je n’ai jamais rencontré. À toi que je rencontre pourtant, livre en main, à travers Genova per me. Toi et Gênes. Toi dans la ville de Gênes. Indissociables.
Que dire, alors, de cette ville où tu es né le 9 décembre 1930, au 70/6 de la Salita Santa Maria della Sanità — sagittaire revendiqué, comme si l’astrologie devait aussi laisser son empreinte sur la topographie intime — avant de partir à quatre ans pour Turin, la ville taurine, toute carrée, écris-tu, « comme une grille de mots croisés ». Turin, je l’ai visitée en plein été, deux fois en août, dans une chaleur suffocante. Mauvais choix de saison.
À Gênes, tu y reviendras. Pour enseigner. Pour t’engager. Pour y être élu. Ville natale reprise à bras-le-corps. Il y aurait tant à en dire. Mais je n’y suis que de passage. Quelques jours seulement. Assez pour une impression. Pas assez pour une certitude. Une esquisse, tout au plus. Mais certaines villes n’ont besoin que d’un trait pour s’imposer. Et l’on sait déjà qu’il faudra revenir. Même si l’on sait aussi qu’on ne retrouve jamais une ville comme lors de la première fois.
Pour l’instant, j’en suis là : à mes « premiers pas à Gênes ». Je sais peu de choses de toi, Edoardo. J’ai lu Genova per me. Trois fois. Non pour en percer le mystère ou en forcer le sens. Je n’ai rien voulu déchiffrer. J’ai suivi. Marché derrière tes phrases comme on marche derrière quelqu’un qui connaît le chemin. J’ai accepté le livre tel qu’il venait. Comme une ville. Une ville qu’on ne comprend pas d’emblée. Il faut du temps pour qu’elle prenne corps. Pour que l’alchimie opère. Une affaire de connexion. Et, parfois, de connivence.
Maintenant que je me suis glissée dans la cité des Doria, dans ses entrailles et le dédale de ses caruggis, que j’ai foulé ses dalles et ses pavés, me suis laissée hisser par l’ascenseur de la piazza del Portello jusqu’à la Spianata Castelletto, ai respiré sous les pins maritimes du belvédère Luigi Montaldo, regardé la mer depuis la jetée du Ponte Spinola, longé le port antique jusqu’à Pegli : s’approprier Genova per me suppose d’avoir, au moins une fois, éprouvé cette ville. Mes « premiers pas à Gênes » ont peut-être commencé avant le voyage, dès la première lecture. Tu n’auras pas connu ce livre : il est paru quinze ans après ta disparition, le 18 mai 2010. Ironie douce-amère de la postérité.
Cette lettre, Edoardo, est aussi cela : le récit d’une lecture devenue traversée. Gênes, aujourd’hui. Gênes, en 2025.
Avant d’atteindre le centre historique, depuis la gare de piazza Principe — impossible à manquer avec son imposant bâtiment blanc néo-classique — nous ne savons pas encore que la Via Balbi est toute proche, ni que le Palais de l’Université (ancien collège des jésuites) se dresse à deux pas du Palazzo Reale. Tu as enseigné ici de 1974 à 2000. Je te cherche sur des photos des années 1990 : silhouette longiligne, visage émacié, regard perçant, cheveux grisonnants, cigarette aux doigts.
Nous descendons la Via Balbi et nous engageons dans une ruelle trop étroite pour une voiture moderne. Direction le parking de l’hôtel Bologna. Les manœuvres sont délicates, l’erreur interdite. Anna, notre hôtelière, nous guide depuis le trottoir, sous une enseigne au néon. Un moment épique pour des Français peu habitués à ces passages pensés pour une Fiat Topolino, une APE Piaggio ou quelque triporteur ligure encore en usage dans les vallées de l’arrière-pays. En 2025, mieux vaut rejoindre Piazza Superiore del Roso à pied — ou à l’aide de ces EDP motorisés que tu n’auras pas connus.
Les voitures enfin garées, sans bravade inutile — merci Waze ! — ma chambre, la 44, m’attend au dernier étage. À la réception, Anna déplie une carte, pour situer le centre historique, les différentes voies et artères de la ville et son port, vaste complexe avec ses terminaux pour ferries et bateaux de croisière, ses marinas, ses bassins, ses chantiers navals, ses porte-conteneurs, et son impressionnante digue reconnue comme le brise-lames le plus profond du monde. Anna trace l’itinéraire vers le restaurant du soir : Gaia Vini & Cucina, au Vico dell’Argento.
Nous manquons la bifurcation, descendons trop bas, débouchons devant la Porta dei Vacca, puis sur la Via Gramsci, grouillante, mal éclairée, dominée par la Sopraelevata Aldo Moro suspendue sur son pilotis de béton. La carte devient muette, le GPS piéton hésite, les Génois répondent par des non lo so.
Il n’est pas loin de 20 heures, nous sommes toujours à la recherche de notre Gaia, désorientés, revenant sur nos pas, remontant une rue pour la redescendre, sans jamais prendre la bonne direction, sans jamais nous aventurer lorsque les ruelles deviennent trop sombres, trop étroites, presque suspectes. Et nous voilà de nouveau au seuil de La Porte dont nous ne savons pas encore qu’elle est l’entrée principale de la célèbre via del Campo, bordée des palais des « Rolli » tant vantés par les brochures touristiques. Une heure au lieu de cinq minutes pour trouver Gaia, signalé par une enseigne au néon aux lettres inversées. Je comprends mieux désormais ce que veulent dire les caruggis, ces ruelles étroites des centres historiques médiévaux. Le restaurant ne paie pas de mine, mais la récompense est là : antipasti, primi, dolci. Cuisine fine, prix très doux. Nous réservons pour le lendemain.
- Jour 2 -
C’est pour cela que nous sommes venus, Edoardo. Pour écrire. Ton Genova per me a servi de boussole à cet atelier itinérant. Deux jours pour approcher Gênes sans frontalité. Par cercles concentriques. Observer la ville par le haut et par le bas. Horizontalité et verticalité. Étagement et extension.
Premier jour : commencer à Castelletto. Voir d’en haut pour comprendre. « Gênes la Superbe », disait Dante. Et pour toi, elle « aime être regardée avec des yeux superbes, hauts et hautains ». Se perdre dans le labyrinthe de la ville, c’est « donner un sens au chaos et au hasard », dis-tu encore, pour que tout finisse par s’ordonner et se recomposer. Ainsi procède la magie du lieu : lire Gênes comme un texte héraldique. Mais faut-il, pour la comprendre, en maîtriser les codes ? Ou accepter que ses marges, ses notes de bas de page, en fassent partie intégrante, à dessein de rendre sa lecture plus intelligible ?
Avant de rejoindre la Spianata Castelletto, passer par Via Garibaldi impose de ralentir. Longer l’ancienne Strada Nuova du XVIe siècle, s’arrêter, lever les yeux, admirer ces nobles demeures qui servaient à la République pour accueillir rois et dignitaires. Mais nous ne nous attardons pas. Ce premier matin de l’atelier, nous devons regagner la piazza Portello, où nous attend l’ascenseur du paradis, dont l’accès implique d’emprunter un long couloir creusé dans la colline. À l’entrée, juste après avoir acheté un billet aller-retour valable cent dix minutes, un unique écriteau attire le regard. Une phrase de Giorgio Caproni y est gravée : Quando mi sarò deciso / d'andarci, in paradiso / ci andro con l'ascensore / di Castelletto. Lorsqu’il se décidera à aller au paradis, c’est avec l’ascenseur de Castelletto qu’il y ira. Heureux leitmotiv. Promesse suspendue.
Balcon à 80 m d’altitude, la Spianata offre une mer de toits, un vaste déploiement du centre historique, du port et de la mer, sous un soleil de plomb. Une table d’orientation désertée m’aide à situer quelques repères de la cité du Griffon : la Lanterna dressée sur le promontoire de San Benigno, le Matitone en forme de crayon, la tour Piacentini, vestige rationaliste d’une modernité conquérante.
Je resterais volontiers là des heures, à communier avec cette immensité, avec la complexité de ce paysage urbain et maritime, comme une image arrêtée, où même le temps semble suspendu, il me revient, Edoardo, ce passage où tu dis de Gênes qu’elle aurait « découvert sa vocation secrète à devenir un décor ». Depuis le Belvédère Montaldo, j’invite le groupe à une première station d’écriture : « écrire une carte postale ». Ce moyen de correspondance, antérieur au téléphone et désormais presque désuet. J’imagine qu’on puisse l’expédier par voie de ciel, comme autrefois les cartes-poste confiées aux ballons montés.
Je sais que mon Journal de Gênes s’écrira plus tard. Loin d’ici. Pour n’être plus sous son influence, sous sa gouverne. Il me faudra puiser dans le compost de la mémoire, faire défiler le film intérieur selon la chronologie des étapes. Trier. Reprendre le fil. Rattraper les mailles perdues.
Les 110 minutes écoulées, retour vers le bas. Quitter la périphérie pour retrouver la centralité. Se rapprocher du port antique. Regagner les portiques de la Ripa, Piazza Caricamento.
Souvenir de 2017, sous les arcades de la Sottoripa, Picasso et ses « Portraits de femmes » au Palais Ducal. Aujourd’hui, une enfilade de bars, de cafés, de petits commerces (focaccia, torta, farinata…). Une table près d’une enceinte criarde. J’aurais préféré entendre un Genova per noi de Paolo Conte.
S’éloigner du vacarme. Continuer ce brouillon de phrases, ces tentatives d’écriture mentales. Chercher pour Gênes une langue sobre, sans emphase. La ville m’invite au retrait, à une flânerie silencieuse. À la manière de Georges Perec, demeurer attentive à ce qui se passe quand il ne se passe rien « sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages[1] ».
Sous le soleil brûlant, cette étrange Biosphère, bulle de verre et d’acier, abritant des plantes tropicales. Assise à l’avant de la Navebus, sur une banquette du pont supérieur, à ciel ouvert les pensées se dérobent. Je suis simplement là, présente à ce qui advient quand il ne se passe rien, sinon ce que le regard embrasse : la Lanterna de plus près, la digue, les conteneurs empilés, les grues, les engins de levage… direction Pegli.
En fin d’après-midi, retour au port. Un verre partagé près des anciens entrepôts de coton. Entre mer et ciel, sur la terrasse d’un bar mobile, laisser les phrases venir. Trouver le fil. Ne pas consommer la ville. Laisser Gênes se donner, à son rythme. Permettre enfin qu’elle se livre, dans une disponibilité réciproque.
© Nathalie Riera, octobre 2025
[1] Georges Pérec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien.
Atelier d’écriture itinérant du jeudi 09/10 au dimanche 12/10/2025
Explorer la forme de la « lettre imaginaire » comme écriture de l’intime et du paysage
© Nathalie Riera, octobre 2025
UN MOT SUR GENOVA PER ME
Gênes pour moi est un ouvrage tardif et personnel de Sanguineti (1930-2010), qui se présente comme une œuvre hybride composée de fragments autobiographiques, de réflexions et de poèmes, dans laquelle l’auteur dessine une cartographie intime de sa ville natale. Quelques traits saillants du contenu : passé et présent se superposent, entre la ville « hier » et la ville « maintenant » : les transformations, le passage du temps, les traces, ce qui a changé, ce qui subsiste. Sanguineti revisite des lieux de son passé genovais : les jardins, les quartiers, les bars, les espaces de promenade — des lieux familiers marqués par son histoire personnelle. Il mêle mémoire intime (souvenirs d’enfance, moments de vie) et observations plus générales sur la ville de Gênes — sa géographie, son atmosphère, ses lumières, ses façades, ses ruelles, la mer. Il y a aussi une dimension poétique : des poèmes déclenchés par des impressions, des paysages, des sentiments suscités par certains lieux. Le livre ne suit pas une intrigue linéaire ni un récit structuré : il est plus une promenade mentale, visuelle, sentimentale dans Gênes. Le tout est structuré en “mini-esquisse d’un mini-fragment d’un mini-guide”. Autrement dit, ce n’est pas un guide touristique classique, mais une série de fragments, comme des éclats de vécu. Sanguineti célèbre Gênes comme « une allégorie du monde » : ville labyrinthique (le dédale de ses ruelles), mais aussi une ville à découvrir depuis les hauteurs des collines et des terrasses panoramiques, puis depuis la mer qui, comme dans beaucoup de villes côtières, est un élément qui ouvre, qui module la lumière, qui donne des réverbérations, du mouvement et peut être prétexte à une méditation poétique. Le livre est bilingue (italien/français), ce qui permet à la fois de préserver la voix originale et d’en donner accès à un public francophone.
UN MOT SUR EDOARDO SANGUINETI
Figure de proue des Novissimi et du Gruppo 63 : mouvement littéraire né à Palerme en 1963, qui réunissait plusieurs jeunes intellectuels radicalement opposés à l’hermétisme et au néo-réalisme de l’après-guerre, en s’attaquant à l’establishment culturel de l’époque. Poète expérimental, Sanguineti a toujours prôné la nécessité d’une écriture d’avant-garde et Genova per me en est la preuve.
Edoardo Sanguineti
Traduit de l’italien et présenté
par Iris Berger Peillon
Édition bilingue
Collection VIA
Paru en 2025






























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