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Marseille, théâtre de l'ailleurs

  • Photo du rédacteur: Nicolas Boldych
    Nicolas Boldych
  • 25 mars
  • 4 min de lecture

Marseille est vieille, très vieille (2600 ans, voire plus), sans être antique, c’est-à-dire définitivement lestée par un passé prestigieux qui contribuerait à parasiter son présent : à Marseille pas de ruines, de temples grecs où poussent les plantes sauvages, comme à Paestum, ni d’amphithéâtres ou de colonnes corinthiennes tronquées auxquels on accède par ces portails où seuls les chiens errants passent gratuitement. Pas de leçon ou de modèle marseillais comme il y a un modèle romain ou grec.

Non, s’il y a une antiquité à Marseille elle est dans son soleil, sa lumière, son air, et puis à l’amphithéâtre du Vélodrome, à la Bonne Mère qui est aussi une Artémis d’Ephèse au visage brûlé par le soleil de juillet, ou encore sur le tremplin (vers la mer) de la Canebière, même si cette artère emblématique fut percée du temps de Louis XIV (qui confia alors l’urbanisme de la ville à l’intendant des galères !).

En bas de la plus courue des artères marseillaises, sur la façade néo-grecque de la Chambre du commerce (la première de France), la statue du navigateur massaliote Euthymènes voit peut-être passer les descendants des Sénégalais qu’il avait rencontrés à l’issue de son périple le long des côtes occidentales de l’Afrique, au troisième siècle avant J.C. L’antiquité de Marseille est toujours présente, et la leçon qu’elle donne aujourd’hui est avant tout une leçon de vie : savoir dialoguer, nouer des liens, s’intégrer, même le temps d’une fin de semaine, à une communauté humaine qui fait naturellement tomber les voiles de l’altérité.

Nos ancêtres les Marseillais, pourrait-on dire, si l’on voit dans Marseille, dans cette colonie fondée par des marchands de Phocée, dans l’actuelle Turquie, la première ville « globale et connectée » qu’ait connu une France qui n’était pas encore la France : liée à toute la Méditerranée, cosmopolite, marchande, affairiste même, impérialiste parfois, en perpétuelle activité en tous cas, et accueillant sur ces quais, et dans ses gargotes, Ligures locaux, Gaulois de Lugdunum, Étrusques de Toscane ou d’Ombrie, Romains de Rome, Phéniciens de Carthage ou Tyr, Numides et Tartessiens... tout comme elle a par la suite accueilli les Arméniens de l’Empire ottoman (la plus grande communauté de France), les Italiens, Juifs séfarades, Algériens, Comoriens...) La modernité à cet égard a peu inventé. Elle a plutôt généralisé un modèle urbain dont Marseille reste un peu le prototype.

Mais un paradoxe se lève alors. Alpha de la France, Marseille reste aussi sa ville la plus marginale et exotique : une étroite bande de terre orientée nord-sud, coincée entre les collines, ou la montagne du Garlaban, et la mer où plongent ces avenues bordées d’immeubles d’un blanc de calcaire qui aspire le regard. Car Marseille est blanche comme Alger, Beyrouth, Alexandrie. Blanche comme un Orient voilé de lumière. Elle est un greffon grec qui a merveilleusement adhéré au corps de la Provence, une pièce essentielle de l’archipel informel des ports et des îles méditerranéennes liées entre elles depuis des millénaires par les voies du commerce de la politique ou de la religion.

Quand on descend les escaliers monumentaux (les plus longs d’Europe avec ceux d’Odessa, sa jumelle de la mer Noire), théâtraux, pourrait-on dire, de la gare Saint-Charles avant d’emprunter l’avenue d’Athènes, on « tombe » dans Marseille, dans son chaudron civilisationnel où le cosmopolitisme serait comme aplani et passé au filtre d’une même maternité. Une maternité marseillaise. Mais c’est aussi le temps que l’on vit ici d’une autre manière ; comme un mélange de nervosité moderne (faite de pollution sonore et de subversions par la vitesse et la gouaille) et d’une ampleur antique et méditerranéenne qui en adoucit les effets, en ralentit la marche.

2600 ans, voire plus, à quoi bon courir quand l’histoire est si longue ?

Alors que la plupart des grandes villes sont souvent obsédées par une mise en scène d’elles-mêmes et d’un « patrimoine » qu’elles bichonnent afin de pouvoir justifier leur étiquette de ville de culture, d’histoire, c’est autre chose que Marseille pointe du doigt, autre chose qu’elle-même : le lointain, le Levant, l’Afrique, les rives méditerranéennes avec lesquelles elle entretient un lien charnel, aujourd’hui comme hier. Si Marseille est bien provençale, les racines de la cité phocéenne plongent également dans le lointain. Marseille est incomplète sans son au-delà. Elle se fonde même sur une incomplétude, un besoin d’ailleurs, si palpable dans les poésies du marin, poète, et Marseillais, Louis Brauquier.

Elle serait finalement peu de chose sans les bateaux qui, partis des quais de la Joliette, la prolongent sur les flots de la Méditerranée. Son centre n’est-il pas le carré du Vieux-Port et sa forêt de mâts qui attendent que le vent se lève. Le temps d’un soir de juillet, les touristes qui sillonnent ses quais draguent plus ou moins consciemment un exotisme flottant dans l’air, sans peut-être savoir qu’ils sont aussi à Naples, Palerme, Barcelone, ici et ailleurs...

Marseille théâtre, baroque, de l’ailleurs. Depuis les escaliers de la Gare Saint- Charles et ses statues féminines symbolisant les continents, jusqu’à ses colonnades néo-grecques, ses églises néo-byzantines (la Major, Notre Dame de la Garde), tout un bric-à-brac — parfois pas de très bon gout, mais passons — d’éléments baroques théâtralise ses places, avenues et collines. Les îles du Frioul, même si elles ne sont que des cailloux pelés dont le soleil camarguais se fait un rouge édredon le soir, rajoutent à l’illusion d’un lointain à portée de main, caché derrière le grand rideau d’azur du ciel.

Seul bémol au tableau : ses générations spontanées d’immeubles brutalistes qui comme au quartier Belzunce bouche l’horizon. Mais c’est cela aussi Marseille : un corps incontrôlable qui évolue rapidement au cours du temps, aucune fixité, peu de conservatisme, et une même peau de lumière qui recouvre indistinctement pierre, brique ou béton. Lumière, jaune ou orangée, quand vient le crépuscule. Elle entre dans la ville comme en territoire conquis, cette lumière, et pénètre jusqu’au béton armé des barres d’immeubles du quartier du Pharo, en vis-à-vis de la mer, faisant bouger comme de grandes voiles couleur citron ou orangée leur jusque-là aussi vertigineuses qu’inexpressives façades. Marseille devient alors tout à fait complète.

 © Nicolas Boldych, 2026




© PHOTOGRAPHIES : Fanny Goussot, 2026





© DESSINS : Nicolas Boldych


 
 
 

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