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Naples allongée sur une ligne de friction

  • Photo du rédacteur: Nicolas Boldych
    Nicolas Boldych
  • 19 janv.
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 mars


Comme Marseille, Naples est une cité allongée sur la terre, elle est faite du corps échoué de la sirène primitive, lavée et relavée par l’écume d’Astarté, et de ce sous-sol vivant qui la fonde. Elle laisse venir le monde à elle depuis la mer, les airs où les routes.  Elle vit depuis trois mille ans et n’attend plus personne. Elle seule connaît le calendrier de ses prochaines naissances.

Je me souviens, que, dès mes premiers pas sur  la parvis en travaux de la Stazione Centrale,  j’ai pressenti avant que de le voir clairement, que Naples n’est pas une ville qui se dresse mais qui s’allonge devant vous dans un clair-obscur de rues, un mikado de rues bordées d’immeubles cubiques et poreux, suintant d’une vie blanche ou noire ; qui s’allonge totalement, mais avec quelle puissance, qui vous déroule des tapis de goudrons frémissant, si fins, si fragiles, par rapport à la profonde terre en travail qu’il recouvre, une ville qui vous offre des recoins qui pourraient donner à eux seuls de la matière à un hypothétique roman picaresque hispano-grec, des passages en quatre ou cinq actes que vous ne retrouverez jamais, des bars profonds comme des grottes marines, et puis des escaliers à la Piranèse, des boulevards haussmanniens à la pierre d’un gris bleutée comme le fond  trouble de la mer, où les bus passent comme de vieux thons solitaire pressés de retrouver leur ban de congénères,  et cela  débouche parfois sur  des bâtiments  qui semblent avoir été construits par un ancien peuple de géants ou sur des palais de marbre sortis des peintures mystérieuses, quasiment chamaniques par leur évocation de mondes intermédiaires, du Lorrain Monsù Desiderio ; mais quand on quitte ces grands axes urbanistiques, des pentes radicales vous font toucher du regard des nuages un peu sales qui pendent comme les draps du peuple dans un ciel d’un bleu égyptien et on peut deviner le mer, qui de là-haut est complètement blanche, qui se confond avec la lumière qui ourle la ville sans pouvoir pénétrer dans ces ténèbres génésiques, on observe le poème visuel ocre, jaune mandarine, ou chamois, noir ou d’un blanc d’œuf, des vieux murs décrépis… sans oublier les églises de Naples, innombrables, parfois réellement  abandonnées, maudites, semble-t-il, par l’économie moderne, et où filtre une lumière matérielle, onctueuse comme un miel, dorée comme le sable, ou d’un jaune de soufre,  d’un blanc de dragée.

Naples a différents étages, strates qui communiquent incessamment entre elles, depuis les noirs enfers des soufrières jusqu’au bleu rococo d’un ciel du 18e siècle. Elle est noire comme le masque grimaçant et blanche comme l’habit (cette espèce de robe légère et bouffante de derviche tourneur) de Polichinelle. La foule y est en ébullition, elle coule comme une lave dans les vieilles artères usées du quartier espagnol, elle furette sur les étalages des marchands ambulants, se disperse en mille rêves, avant de retourner en elle-même par une dure opération de malaxage. Il y a beaucoup d’objets usés jusqu’à la corde, de murs écorchés dont on voit les chairs jaunis, beaucoup de torchons, haillons et ruines dans Naples, mais tout cela, qui autre part ne serait que rebut, continue à faire ici office de matériau et d’outils, tout cela continue à faire habits, table, mur, perron, porte, maison, rue... Cela continue à servir.

L’usure a quelque chose de bon, car elle prouve qu’on fait réellement usage de la ville, de sa pierre ; elle dit que la ville sert la vie, que sa valeur d’usage dépassera toujours sa valeur d’échange. Naples est une ville usée parce qu’elle est réellement utilisée dans ses moindres recoins par les gens qui l’habitent.  Ainsi, l’or de la vie peut-il encore s’y promener, sans aucune honte, en haillons.


© Texte : Nicolas Boldych

© Photographie : Nathalie Riera




[Dans les rues de Naples]



© Photographies : Nathalie Riera — Dans les rues de Naples, avril 2016



[Sur les murs de Naples]



© Photographies : Nathalie Riera — Sur les murs de Naples, avril 2016

 
 
 

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