Dessiner en terrasse, à Die ou ailleurs
- Nicolas Boldych

- 22 août
- 6 min de lecture
VOYEURS

Les terrasses sont non seulement des lieux d’exposition des corps, des espèces de théâtres où l’on se met en scène avec plus ou moins de suite dans les idées, mais un lieu d’exposition des regards eux-mêmes ; en effet chacun s’y donne à voir en tant que « voyeur », ou « regardeur », dans une sorte de compétition, de ballet d’yeux (toujours ce mélange d’intérêt et d’indifférence, d’attirance et de rejet, de curiosité et de peur) qui se croisent, se jaugent, se sondent dans la plus grande discrétion policée ; compétition dont le dessinateur est toutefois exclu, étant donné qu’il regarde autre chose : étant donné qu’il reste à l’extérieur de ce jeu des regards ; étant donné qu’il est concentré non sur ce qui se passe dans l’esprit des gens dont il pourrait croiser le regard, mais sur leur seule, sur leur simple apparence extérieure : silhouette, posture, visage, habits, etc. Étant donné qu’il fait tout pour ne pas être remarqué.
Évitant de croiser les regards, concentré sur le seul visible, le dessinateur devient rapidement lui-même invisible, ou plutôt ininterprétable, pour les autres. Et, rarement, on le voit voir.
Il est vrai que l’on peut deviner, s’il manque de discrétion, un bras et une main qui remuent anormalement, ainsi que des yeux étrangement baladeurs, mais vu de l’extérieur cela ressemble plus à un tic nerveux qu’à une entreprise de longue haleine d’observation des hommes et des femmes assis aux terrasses.
Tout regard, sur une terrasse ou ailleurs, cherche quelque chose de réel, fouille dans le bric-à-brac du visible pour en tirer quelque objet précieux (un sourire, par exemple), mais celui du dessinateur se contente d’une surface, et des choses finalement assez abstraites, telles que les couleurs ou les formes, et qui n’ont de sens que pour lui.
Il n’entre en concurrence avec aucun autre regard. Il n’est qu’à la recherche de l’harmonie et de l’équilibre, ainsi que d’une impossible perfection dont l’absence l’humilie à répétition.
PLAGE

La terrasse est un lieu à part, hybride, pour employer un mot à la mode, à la fois intérieur et extérieur, au centre du mouvement et en retrait du mouvement. Prises dans leur ensemble les différentes terrasses forment un « archipel terrassier », archipel particulièrement visible dans la ville de Die, avec ses petits îlots rocheux, rue Emile Laurens, ses détroits, rue Camille Buffardel et se grandes plages complantées de parasols au printemps et en été, place de la République.
Par ailleurs, de frêles esquifs abordent depuis la Nationale sur des terrasses isolées, au coin du parking Mérosse, à l’extrémité occidentale de la rue Buffardel, avant de partir explorer la belle ville de Die. Certains de ces étrangers quitteront la ville, simple étape sur un long trajet les menant peut-être jusqu’à la mer, après quelques verres, ou un simple café ; d’autres, frappés par la beauté de ses pierres, en particulier celles de la porte Saint-Marcel, la qualité de ses commerces, la majesté du Glandasse et bien d’autres qualités qui font de Die une ville incomparable, resteront à jamais dans la cité de la Comtesse.
Pour ma part, je trouve que les terrasses sont comme des plages en bord de mer, elles sont à l’écart du remuement turbide des eaux, sociales en l’occurrence, et comme protégées de l’érodant passage du temps. Elles occupent un territoire où chacun peut venir chercher un refuge temporaire et trouver sa petite place au soleil, dans une fragile constellation d’inconnus aux regards presque bienveillants.
Chacun a payé son obole pour accéder à cet espace d’entre-deux, où s’observe une sorte de trêve, une sorte de paix sociale à laquelle on ne peut que goûter. Une paix que l’on écoute, que l’on boit que l’on savoure même. Ce sont des lisières œcuméniques, où se croisent et se recroisent des gens qui n’étaient pas faits pour se rencontrer, jetés là, les uns vers les autres, par les puissants courants des rues ou les maelstroms des placettes.
Se frôlent ainsi les regards de ceux qui s’ignoraient à l’extérieur, dans la vie réelle, mais qui, ici, sur la terrasse, se découvrent presque une tendresse dans les gestes, une noblesse dans la posture, une beauté dans le regard, et tout cela provoque des surprises mutuelles, et bien des personnes connues y apparaissent sous un jour nouveau.

Mais moi ce sont les corps avant tout que j’observe et leur accord symphonique autour d’une même table, où chacun joue inconsciemment d’un instrument, où chacun joue des pieds, des mains, des lèvres, des épaules, et parfois du corps tout entier...
Voilà le tambour, qui frappe lourdement sur la table en martelant son opinion, voilà le violon qui grince harmonieusement, avec une insistance professorale dans le geste, ou une acidité dans le regard, voilà le sous-fifre persiflant et la contrebasse un peu saoule, voilà encore la flute doucereuse à la sage posture.
J’écoute, mais surtout, je vois prendre forme des tableaux, j’accompagne leur formation, je suis victime des défections qui laissent des trous dans le dessin, l’espace est bientôt lardé d’absences non comblées qui donnent parfois au résultat de vrais airs de déroute.

Ce ne sont pas des dessins manqués, mais ce sont des dessins auxquels il manque quelque chose, ou plus précisément quelqu’un. Ce sont des dessins qui documentent patiemment la fréquentation des différents îlots, communiquant comme des vases, d’un archipel plein de vie, et qui souvent est pris de cours par le rythme des combinaisons-recombinaisons-dispersions, et ce n’est que par miracle que, parfois, quand les clients ont beaucoup de temps à perdre, émerge un tableau complet où chaque personne trouve sa place dans un remarquable accord symphonique ; en particulier place de la République, où la plage est plus vaste, l’espace distribué généreusement, et où l’on est en outre uni par l’unique vision d’une magnifique cathédrale redoublée d’une montagne, récemment martyrisée par les flammes.

Mais la plupart du temps, comme partout ailleurs, la vie y fait mine de se trouver un équilibre qui vole aussitôt en éclat et tout est à recommencer, le dessin, l’observation, l’attente…
CORPS TRONQUÉS

Il faut ajouter à cela que le corps saisi n’est pas le corps habituel, c’est-à-dire le corps accompli, déroulé, le corps déployé, le corps en société, qui se tient droit. Ce n’est pas le corps vertical.
Un corps assis est un corps tronqué, avec une partie visible et une partie qui l’est moins, un peu comme chez les baigneurs (mer, lacs, plans d’eau surtout). Si, chez ces derniers, c’est la surface de l’eau qui coupe le corps, sur une terrasse, c’est la table qui remplit la fonction de séparation entre visible et invisible, profondeur et surface.
À noter également que l’inertie du tronc est compensée par un papillonnement des yeux et une suractivité des extrémités, celles des mains, en premier lieu, qui tripotent tasses et verres, qui caressent des écrans ou des bras, ainsi que des yeux, il va sans dire ; sans oublier le mouvement centrifuge des pieds, ir-représentables, en particulier chez certains individus nerveux ou musiciens.
On observe également, à la longue, que ces extrémités travaillent de concert, yeux, lèvres et doigts en particulier, tant et si bien que je serais capable, si j’en avais l’audace de ne dessiner que cela : ces extrémités qui, par étrécissement progressif, finissent par toucher à l’immatériel, ou l’invisible, et dont le rôle chez l’homme est de produire ces symboles que sont les gestes, les regards ou les paroles.
Dessiner des gestes, des regards ainsi que des paroles, voilà le véritablement accomplissement d’un dessinateur terrassier.
« SOLITAIRES »

Souvent, la silhouette du « solitaire » (les parenthèses sont là pour éviter toute méprise, le solitaire n’étant ici qu’une personne temporairement détachée de tout groupe, non point une personne aimant être seule) se détache avec plus de netteté du gribouillis du quotidien. Et on croit découvrir, à l’endroit de cette silhouette, une sorte de coïncidence entre une forme et un caractère. Non seulement, le solitaire est plus facile à dessiner, c’est-à-dire à cerner par le trait noir des frontières, entre ce qui est lui et ce qui n’est pas lui, mais il appelle de tout son être le DESSIN.
Il l’appelle par son air, sa posture, par un jeu théâtral inconscient que le dessinateur voudra documenter, tant il lui semble original. Car si le solitaire joue sur la scène de la terrasse, il ne s’en rend pas vraiment compte, privé qu’il est des directives d’un groupe. Il joue comme il peut, il joue comme il est, il joue tout seul, il improvise et cette improvisation du solitaire plaît au dessinateur qui lui aussi improvise dans l’air, un crayon à la main, recueillant des témoignages qui autrement seraient restés invisibles.
Par sa position, à découvert, le solitaire est même, d’une certaine manière, déjà dessiné, surtout quand sa silhouette se découpe clairement, nettement sur un mur blanc et que son habit rajoute de l’éloquence à cette dernière.

Il est des solitaires parfaitement dessinés en eux-mêmes, des formes idéales qui s’ignorent, et dont le dessinateur n’a plus qu’à saisir le monologue silencieux.
PS : ce texte est un extrait d’un livret à paraître, à l’occasion de l’exposition « L’observatoire des terrasses de Die », à l’Entrepôt, à Die.
© Textes et dessins : Nicolas Boldych, août 2026




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